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LANGEVIN, sir HECTOR-LOUIS, avocat, journaliste et homme politique, né le 25 août 1826 à Québec, fils de Jean Langevin et de Sophie Laforce ; le 10 janvier 1854, il épousa à Rivière-Ouelle, Bas-Canada, Marie-Justine Têtu, fille de Charles-Hilaire Têtu*, et ils eurent neuf enfants, dont Hectorine qui se maria en 1884 à Thomas Chapais* ; décédé le 11 juin 1906 à Québec.

L’ancêtre d’Hector-Louis Langevin est l’un des soldats du régiment de Carignan-Salières que Jean Talon* établit à Bourg-Royal (Québec) entre 1666 et 1669, après la grande expédition contre les Iroquois. Jean Bergevin, dit Langevin, se marie à Québec le 26 novembre 1668 avec Marie Piton, originaire de Saint-Paul, évêché de Paris. Ses descendants demeurent des terriens jusqu’au début du xixe siècle, au moment où Jean, le père d’Hector-Louis, délaisse l’agriculture pour devenir commerçant et fonctionnaire à Québec. Son mariage, le 15 août 1820, avec Sophie Laforce, fille du notaire Pierre Laforce, consacre son ascension sociale. Ses enfants seront des membres de « la bourgeoisie cultivée et policée de la capitale ».

Jean Langevin et Sophie Laforce ont 13 enfants ; cinq garçons et deux filles survivent. Les deux aînés, Jean* et Edmond*, qui seront respectivement évêque de Rimouski et vicaire général des diocèses de Québec et de Rimouski, formeront avec Hector-Louis un trio très uni et puissant dans les coulisses de la politique du temps. À tort ou à raison, l’historiographie québécoise a souvent vu dans cette entente serrée entre les trois frères Langevin l’image de l’union de l’Église et de l’État qui a dominé l’histoire du Canada français dans la seconde moitié du xixe siècle. Pour Hector-Louis, cette complicité constituera une arme à double tranchant, susceptible d’être exploitée autant par ses adversaires que par ses alliés.

C’est dans la basse ville de Québec, place du Marché (place Royale), près de l’église Notre-Dame-des-Victoires, que naît Hector-Louis Langevin. Quand vient l’âge scolaire, il fréquente une école tenue par les sœurs Malone, rue des Casernes (rue Christie), a comme professeur Clément Cazeau, fort probablement à la Société d’éducation du district de Québec, rue des Glacis, puis étudie au petit séminaire de Québec. En 1847, il s’oriente vers le droit. Comme il a suivi sa famille à Montréal, il étudie sous la direction d’Augustin-Norbert Morin*, puis de George-Étienne Cartier*. D’après la correspondance qu’il entretient avec ses frères, l’ambition le dévore. En juillet 1845, il avait annoncé ainsi à son frère Edmond son choix de carrière : « Le sacerdoce est grand, il est sublime, il enoblit un homme [...] mais votre état de prêtres de province ne pourra pas contribuer à relever d’avantage notre nom. Pour moi, ce nom de Langevin, je le porterai avec contentement ; peut-être le ferai-je connaître un tant soit peu plus qu’il ne l’est aujourd’hui [...] Descendant des Laforce et des Langevin, je serai ce que Dieu m’ordonnera d’être, fût-ce... mais je ne dis plus rien ; c’est là mon secret, c’est là mon avenir. Mon frère, si tu conserves quelqu’intérêt à ton frère, tu garderas cette lettre ; et un jour, tu pourras peut-être ajouter le mot qui manque. »

Le 17 juillet 1847, Langevin monte un premier échelon dans cette carrière politique où il rêve de sommets. Il devient rédacteur des Mélanges religieux, journal hebdomadaire et organe officiel de l’évêché de Montréal. Il ne fait aucun doute qu’il est alors l’instrument des chefs réformistes, qui mettent à contribution ses bonnes relations avec le clergé pour « convertir » Mgr Ignace Bourget*. L’évêque de Montréal prétend rester neutre en politique, mais sa sympathie pour les conservateurs est bien connue. Pendant deux ans, Langevin remplit les pages des Mélanges religieux d’articles sur les événements de portée nationale, et même universelle s’ils doivent avoir un effet sur l’avenir du Bas-Canada. La politique retient surtout son intérêt. Au cœur de ses écrits, on peut découvrir un nationaliste prudent et un peu froid, un libéral éclairé et un réformiste. Plus concrètement, Langevin s’oppose au radicalisme et à l’anticléricalisme de l’Avenir, à l’annexion aux États-Unis préconisée par les tories et les partisans de Louis-Joseph Papineau*. Par contre, il prône la fédération des colonies britanniques de l’Amérique du Nord, en invoquant tous les arguments qui seront ceux des Pères de la Confédération au cours du débat sur le projet fédératif entre 1864 et 1867. En 1849, Langevin rompt avec les Mélanges religieux, le journal ayant renoncé à la polémique pour redevenir essentiellement religieux. Toutefois, il prolonge sa carrière de journaliste dans différents journaux, dont la Minerve.

Le 9 octobre 1850, Langevin est admis au barreau. Il choisit de s’installer à Montréal mais, un an plus tard, il regagne Québec, où il rejoint sa famille et des amis qui peuvent lui ouvrir des voies d’avenir. En 1856, il est élu au conseil municipal, à titre de représentant du quartier du Palais. Deux ans plus tard, il devient maire de Québec, poste qu’il occupe jusqu’en 1861. La réorganisation des finances de la ville et la construction du chemin de fer de la rive nord sont ses deux principaux projets. Il réussit le premier. Pour le second, il se heurte à la concurrence des administrateurs du Grand Tronc sur le marché de Londres, au détriment de l’économie de Québec et du développement de la Mauricie. Langevin y voit une raison de plus pour concentrer ses énergies sur la scène politique nationale.

Langevin a été élu député de Dorchester à l’Assemblée législative de la province du Canada aux élections de 1857–1858. Il s’est allié au Parti libéral-conservateur que dirige Cartier. Mais les lignes de parti étant très floues à l’époque, il vote en Chambre, comme d’autres, selon ses convictions. C’est l’idéologie qui incite Langevin à se ranger définitivement dans le camp des conservateurs. En effet, le libéralisme est alors tellement radical qu’il fait naître ses propres opposants, qui s’allient au clergé et à la société conservatrice.

Avec le feu de la génération montante, Langevin participe aux derniers travaux du gouvernement de l’Union, comme solliciteur général du 30 mars 1864 au 2 novembre 1866, puis maître général des Postes. Il est membre de la célèbre coalition de 1864. À ce titre, il assiste aux trois conférences préparatoires à la Confédération et prend une part active à l’élaboration de la constitution de 1867. Pour lui, les objectifs de la Confédération sont clairs et nobles : défendre les intérêts généraux d’un grand pays et d’une puissante nation par le moyen d’un pouvoir central fort, qui devrait protéger les droits des différents groupes ethniques. Il surveille donc de très près les intérêts particuliers de la société distincte que constitue le Bas-Canada et il se fait l’interprète des revendications de la hiérarchie catholique auprès des chefs politiques. À la conférence de Londres, en 1866, il exerce une influence déterminante sur ses collègues afin que le texte constitutionnel respecte l’esprit de l’entente conclue au Canada. C’est ainsi qu’il devient un des Pères de la Confédération et qu’il se taille une place dans l’histoire politique du Canada, place qu’il occupera pendant 25 ans, dans des conditions difficiles, souvent hostiles.

Langevin partage avec Cartier la direction politique de la province de Québec et l’organisation du nouveau Canada. La tâche est lourde pour les deux chefs. Ne pouvant répondre à toutes les ambitions, ils se heurtent souvent aux frustrations des amis, aux revendications du clergé, à la rivalité des nationalismes, aux prétentions des ethnies, au jeu de l’opposition qui se définit progressivement. La Confédération est fragile et le parti qui la soutient manque de cohésion et de force interne. C’est peut-être ce qui explique, au delà de l’ambition des hommes, que les chefs misent sur le double mandat pour exercer une plus large influence. Langevin est au nombre des 18 députés du Québec qui siègent à la fois dans les deux Chambres, provinciale et fédérale. À Ottawa, il est en plus secrétaire d’État et surintendant général des Affaires indiennes. En 1869, sir John Alexander Macdonald* lui confie l’influent département des Travaux publics, qui répond bien à ses aptitudes et à ses ambitions.

La direction de ce département exige beaucoup de Langevin. Le pays n’a que deux ans d’existence, et tout est à faire. Aussi y attache-t-il son nom. Il est le ministre des Travaux publics de l’après-Confédération. Beaucoup de grands travaux, dont le célèbre édifice Langevin à Ottawa, témoignent qu’il se soucie de l’image du pays naissant. Macdonald le dira « un administrateur de premier ordre » et aussi longtemps qu’il sera au pouvoir, il lui confiera les Travaux publics.

Sous l’influence du premier ministre, partisan d’un gouvernement central fort à défaut d’une union législative, Langevin devient, comme ses collègues d’Ottawa, nettement centralisateur. Cette attitude fait naître l’autonomisme sur les scènes provinciales, provoque le nationalisme québécois et engendre de la méfiance à l’endroit des ministres fédéraux. Au Parlement de Québec, on en vient très tôt à dénoncer l’intrusion de ces derniers dans les affaires locales, autant que la politique de grandeur d’Ottawa qui appauvrit le Québec au lieu de l’aider à contenir l’émigration aux États-Unis. La rébellion du Nord-Ouest, en 1869, n’arrange pas les choses. Dans la presse et sur les tribunes populaires, on s’émeut du sort fait à Louis Riel* et aux Métis francophones par le gouvernement canadien, qui forme son empire de l’Ouest sans tenir compte de la population métisse et indienne qui s’y trouve. Un mouvement se crée alors pour la défense de « la race », ce qui entame davantage encore l’autorité des représentants de la province de Québec à Ottawa. D’ailleurs, le gouvernement n’est qu’au début de ses difficultés, puisque les revendications des provinces prendront de plus en plus d’ampleur avec le développement économique et social du pays.

Comme ministre fédéral, Langevin a donc une part de responsabilité dans l’amorce du conflit constitutionnel et des relations fédérales-provinciales difficiles qui caractérisent l’histoire de la fédération canadienne. Il est clair qu’il a transporté son cœur à Ottawa, comme bien d’autres, et que ce sont les grands projets du gouvernement fédéral qu’il défend d’abord, surtout après l’abolition du double mandat au Québec en 1874.

Il faut dire que dans la province de Québec, l’omniprésence de l’Église catholique et ses luttes intestines, qui ont une forte répercussion sur la scène politique, sont paralysantes pour les hommes politiques du xixe siècle. Contrairement à plusieurs de ses collègues, dont Cartier à Montréal, Langevin n’a pas à adhérer ou non au Programme catholique [VFrançois-Xavier-Anselme Trudel*], publié en avril 1871, puisque Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau*, à Québec, a désavoué l’initiative. Mais il doit prendre parti contre les journaux ultramontains le Nouveau Monde et le Journal des Trois-Rivières, organes officiels des évêchés de Montréal et de Trois-Rivières, sur la question des écoles du Nouveau-Brunswick [V. George Edwin King].

Quand, en 1872, le gouvernement canadien déclare constitutionnelle la loi du Nouveau-Brunswick qui retire toute subvention aux écoles catholiques, les ultramontains tentent d’avoir la tête de Langevin comme celle d’autres représentants du Québec. La position de Langevin est claire. Il l’explique à son frère Jean le 16 juin, en se révélant hostile aux ultramontains intransigeants, qui dénoncent toute trace de libéralisme : « Je ne crois pas que nous ministres Fédéraux devions demander à l’Épiscopat son sentiment [...] Les Évêques de notre Province savent bien que quand il y a eu doute nous n’avons pas hésité (moi du moins) à consulter les Évêques. Mais aujourd’hui la chose serait absurde de ma part, car il ne s’agit pas de savoir si la loi du N. Brunswick est bonne ou mauvaise, puisque nous l’avons tous condamnée, mais bien de savoir si constitutionnellement parlant la Législature du N. Brunswick avait le droit légal de passer cette loi. » Mgr Jean Langevin, soutenu par Mgr Taschereau de Québec et Mgr Charles La Rocque* de Saint-Hyacinthe, tous trois adeptes de l’ultramontanisme modéré, viennent au secours des ministres fédéraux durant la campagne électorale de 1872. Le gouvernement est réélu, mais l’avenir s’assombrit pour le Parti conservateur.

Cartier est défait à Montréal et il meurt en Angleterre le 20 mai 1873. Langevin hérite alors du leadership de l’aile québécoise du parti car il est, aux yeux de Macdonald, « le meilleur homme ». L’héritage est lourd. En plus d’être empoisonné par les divisions internes, bien que les « programmistes » commencent à se dissocier, le parti manque de vrais amis et de jeunes qui puissent le renouveler ; il subit aussi les contrecoups de la crise économique qui sévit à l’échelle internationale et ferme bien des voies à la jeunesse. Enfin, le parti se trouve dans une situation très précaire à Ottawa. La majorité parlementaire a fondu aux élections de 1872 et le gouvernement est ébranlé par le scandale du Pacifique où, aux dires de l’opposition, on a troqué la charte du chemin de fer du Pacifique avec les Américains pour des fonds électoraux.

Langevin est compromis dans cette affaire. Il aurait reçu quelque 32 000 $ pour les élections dans la région de Québec. Le 5 novembre 1873, Macdonald et ses collègues doivent donc démissionner. Aux élections qui suivent, Langevin n’arrive pas à trouver une circonscription où se présenter avec des chances de succès. Humilié d’être ainsi écarté, il retourne à la vie privée. Cependant, il ne se résigne pas à terminer si tôt et si honteusement sa carrière politique. Pendant que le leadership du parti pour la province de Québec passe à Louis-Rodrigue Masson, il reste aux aguets, attendant une élection partielle dans une circonscription rurale, comme le lui conseille Macdonald. Il a sa chance le 22 janvier 1876 dans Charlevoix. Son adversaire est Pierre-Alexis Tremblay*, dont l’élection de 1872 vient d’être annulée par la Cour supérieure. Langevin, soutenu par Joseph-Israël Tarte, remporte l’élection, mais Tremblay la conteste, l’attribuant à l’abus d’influence du clergé.

Cette contestation de Charlevoix représente une longue et pénible épreuve dans la carrière de Langevin, qui se trouve partagé entre sa propre cause et celle du clergé. Elle constitue aussi une page importante de l’histoire de la province de Québec, parce qu’elle met en cause des principes fondamentaux de l’ordre civil comme de l’ordre religieux. Dans un contexte où l’on applique une nouvelle loi électorale, où l’influence politique du clergé est contestée même de l’intérieur, où le Parti libéral au pouvoir a des ennemis de longue date à abattre, où l’on appréhende la formation d’une ligue protestante alliée au Parti libéral, il est concevable que Langevin s’offre à ses ennemis comme une cible de choix, voire une proie facile.

Le 28 février 1877, la Cour suprême du Canada invalide l’élection dans Charlevoix pour « influence indue ». Néanmoins, à l’élection qui suit, le 23 mars, Langevin est réélu dans Charlevoix. Il siège pendant trois sessions dans la gauche parlementaire, mais son autorité est minée par les événements des quatre dernières années. Aux élections du 17 septembre 1878, il est défait dans Rimouski. Il se croyait en terrain sûr dans le diocèse de ses frères. Ironie du sort, l’influence des curés joue en faveur du candidat libéral, Jean-Baptiste-Romuald Fiset, peut-être en réaction à l’autoritarisme de Mgr Langevin. Mais Trois-Rivières l’accueille sans opposition. Il retrouve ainsi sa place au sein du gouvernement Macdonald, d’abord au département des Postes, du 19 octobre 1878 au 19 mai 1879, puis aux Travaux publics. Macdonald dit alors de lui : « il ne jouit pas de la confiance de ses compatriotes, très injustement, je pense, puisqu’il est le plus compétent de tous ».

En 1879, Macdonald confie les chemins de fer et les canaux à un département indépendant des Travaux publics. Aux termes de la loi, Langevin garde donc le contrôle des constructions et des travaux suivants : édifices publics, ports, havres, rivières, jetées, dragage, glissoires et estacades, routes militaires et interprovinciales, lignes télégraphiques. En mai 1883, il présente un volumineux rapport général des réalisations du département des Travaux publics du 1er juillet 1867 au 30 juin 1882. Le parcourir, c’est regarder s’élever et s’organiser une nation. C’est prendre conscience de l’œuvre véritable de Langevin, qui a les aptitudes d’un bon ingénieur s’il n’a pas celles d’un habile politicien.

Dans les années 1880, Langevin est encore le lieutenant officiel de Macdonald dans la province de Québec. Mais la tâche de refaire l’unité de l’aile québécoise du parti lui échappe, et avec elle, l’autorité et le prestige. Parmi les conservateurs provinciaux, les personnalités fortes de la décennie sont Masson et Joseph-Adolphe Chapleau* : Masson, par sa remarquable liberté d’esprit, sa droiture et son indépendance ; Chapleau, paradoxalement, par son insatiable ambition et son magnétisme politique. Mais l’un et l’autre dominent par un profond nationalisme attaché d’abord aux intérêts de la province de Québec, nationalisme que l’exercice du pouvoir à Ottawa a pu effriter chez Langevin. En fait, celui-ci est devenu un fervent fédéraliste, animé d’un fort sentiment national. Il incarne l’esprit centralisateur des artisans du Canada et se montre partisan de la politique économique nationale : colonisation et exploitation de l’Ouest, établissement d’un réseau ferroviaire transcontinental et industrialisation du pays grâce au protectionnisme. Il ne parle plus tout à fait le même langage que les leaders de la province de Québec, qui préfèrent établir le dialogue avec Masson, et même avec Chapleau.

Il y a cependant des moments où la figure de Langevin prend du relief dans l’opinion des conservateurs de la province de Québec. En 1879, il réussit une délicate mission diplomatique à Londres et obtient le dénouement de l’affaire Letellier. Le gouverneur général, le marquis de Lorne [Campbell*], se trouve ainsi forcé de suivre l’avis de son cabinet et de révoquer le lieutenant-gouverneur Luc Letellier* de Saint-Just, qui avait renvoyé d’office le ministère conservateur de Charles-Eugène Boucher* de Boucherville le 2 mars 1878. De façon générale, la destitution de Letellier est vue comme la victoire de la démocratie au Canada. Le 24 mai 1881, la reine Victoria crée Langevin chevalier commandeur de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges.

En 1885, Langevin est ébranlé, comme ses collègues francophones du cabinet, par la deuxième rébellion du Nord-Ouest, qui entraîne la pendaison de Louis Riel le 16 novembre. Il est sûr qu’auprès de sir John et dans les coulisses du Parlement, il fait tout en son possible pour sauver le chef métis de l’échafaud. Mais devant le peuple, il prend une attitude bien réfléchie et déterminée, qui contraste avec celle de Chapleau et de sir Adolphe-Philippe Caron. Il opte pour le silence alors que ses deux collègues essaient d’expliquer la pendaison de Riel. Malgré l’agitation de la province de Québec et la formation du mouvement prorielliste qui est à l’origine du parti national d’Honoré Mercier* et qui réclame la démission des ministres canadiens-français, Langevin garde son portefeuille. Il s’en explique à son frère Edmond le 20 novembre : « si nous [nous] étions retirés du gouvernement sur cette question, qu’arrivait-il ? Riel aurait été pendu, tout de même, et nous aurions mis une barrière infranchissable entre le gouvernement actuel et les Canadiens Français. Nous nous fermions le gouvernement, et en faisant bande à part les Canadiens Français coalisaient contre eux l’élément anglais, et nous mettaient en guerre de race, de nationalité. » Mais l’affaire Riel est fatale pour le Parti conservateur : « Ne pensez-vous pas comme moi, écrit le député Alphonse Desjardins* à Masson, qu’elle marque les commencements d’une fin de règne ! Sir John a vu l’aurore de sa carrière politique éclairée par les reflets de l’incendie du Parlement à Montréal, son couchant va alors s’assombrir derrière le gibet de Régina. »

Il faut reconnaître d’autres causes au déclin du Parti conservateur, surtout la centralisation du gouvernement fédéral et sa politique tarifaire qui engendrent le mécontentement dans l’une ou l’autre des provinces canadiennes. Il est significatif que les provinces qui assistent à la Conférence interprovinciale convoquée par Mercier en 1887 fassent l’unanimité contre Ottawa, malgré la diversité de leurs griefs et de leurs intérêts. Après 20 ans d’existence, le fédéralisme canadien est déjà à repenser.

Aux élections de 1887, où l’opposition traite les ministres fédéraux de « pendards », Langevin survit à peine dans Trois-Rivières, grâce à l’influence de Mgr Louis-François Laflèche*, qui appuie les « francs-conservateurs » contre les nationaux de Mercier. C’est le district de Montréal qui donne la victoire au Parti conservateur. Avant la campagne électorale, Chapleau a exigé plus d’autonomie dans son district, dont le « patronage » entier, le choix des candidats et la responsabilité de la caisse électorale. L’influence de Langevin s’en trouve donc minée au cabinet, en Chambre et dans le pays. Sa position devient peu enviable. Une seule région de la province est conservatrice, c’est celle de Chapleau. La plupart des ultramontains, radicaux ou modérés, quittent le parti. Ceux qui restent fidèles suivent Masson. Néanmoins, Langevin refuse coup sur coup un siège au Sénat et le poste de lieutenant-gouverneur de la province de Québec. Desjardins s’en scandalise : « Si Langevin avait du patriotisme pour deux sous, écrit-il à Masson en mars 1887, il consentirait à aller [...] au Sénat [...] Il a justement ce qu’il faut pour remplir convenablement cette position [...] Mais non, son misérable égoïsme, ce rêve d’arriver à occuper le premier rôle dans la Chambre des Communes et dans le pays le fait s’entêter jusqu’à la folie et presqu’à la trahison dans une position où il n’y a que ridicule pour lui et humiliation et affaiblissement pour nous. »

Langevin demeure donc aux Travaux publics, prétendant dans ses « Notes intimes » que c’est là que Macdonald espère le maintenir « dans l’intérêt du parti et du pays », même s’il lui offre autre chose. Mais il semble bien vrai que Langevin, qui voit vieillir et s’affaiblir Macdonald, rêve de devenir premier ministre du Canada, comme il en rêvait aux toutes premières heures de sa carrière et comme il le laissait alors deviner à son frère Edmond. Mais son ambition fait le jeu de ses adversaires.

Dans son journal l’Événement de Québec, Tarte, peut-être encouragé par Chapleau lui-même, a raison de la réputation et de l’avenir politique de Langevin dans l’affaire McGreevy. Après une querelle d’argent avec son frère Thomas*, Robert McGreevy révèle à Tarte les marchandages peu scrupuleux de son frère, qui est député aux Communes, trésorier provincial du Parti conservateur et ami très intime de Langevin dont il partage la maison et le bureau à Ottawa. L’honnêteté de Langevin est mise en cause en même temps que celle de son ami. Pourtant, aux élections qui se tiennent le 5 mars 1891, pendant que s’amoncellent les chefs d’accusation liés au scandale McGreevy, Langevin remporte les deux circonscriptions de Trois-Rivières et de Richelieu avec de confortables majorités. Dans les circonstances, ces victoires sont étonnantes, surtout que la province de Québec passe alors aux libéraux. Mais Tarte n’en est pas ému. Il écrit à Wilfrid Laurier* le 13 mars : « Nous allons noyer Langevin dans la mer de boue où je vois déjà tomber McGreevy. Si le gouvernement peut être tué, c’est avec cette affaire, croyez-m’en. » On frappe McGreevy pour atteindre Langevin, et l’on frappe juste.

En juin 1891, John Joseph Caldwell Abbott* succède à Macdonald. Il demande à Langevin de renoncer à son portefeuille en lui promettant d’en faire le futur lieutenant-gouverneur de Québec. Le 11 août, Langevin quitte son poste de ministre des Travaux publics. Mais c’est Chapleau, lui-même contesté, qui lui ravit Spencer Wood en 1892. Meurtri par les événements, Langevin se retire de la vie publique aux élections de 1896 et se résigne, selon l’expression malicieuse de Chapleau, à vivre à Québec « derrière ses rideaux tirés de la rue St-Louis ». Pendant dix ans, il vit dans cette retraite. Il meurt le 11 juin 1906. Son corps est inhumé à l’Hôtel-Dieu de Québec où reposent déjà les restes de lady Langevin.

Au Parlement canadien, on n’a pas l’habitude de faire mention du décès des anciens membres du gouvernement. Mais Robert Laird Borden*, chef du Parti conservateur, obtient du premier ministre, Laurier, un traitement d’exception pour sir Hector-Louis Langevin. Même si elle s’est terminée dans la disgrâce la plus complète, la carrière politique de Langevin est, en effet, tout à fait marquante par sa durée et son intensité. Elle est celle d’un homme intelligent, ambitieux, fidèle et obstiné, qui contribue à la naissance et à l’organisation du Canada comme Père de la Confédération, pilier du Parti conservateur et ministre du gouvernement pendant près de 30 ans. La carrière de Langevin concourt aussi à mettre en lumière 50 ans de l’histoire canadienne et québécoise.

Andrée Désilets

Hector-Louis Langevin est l’auteur d’un essai documentaire de 170 pages sur le Canada, préparé pour l’Exposition universelle de Paris en 1855, le Canada, ses institutions, ressources, produits, manufactures [...] (Québec, 1855), ainsi que d’un ouvrage juridique, Droit administratif ou Manuel des paroisses et fabriques (Québec, 1863 ; 2e éd., 1878).

Il a aussi rédigé des « Notes intimes », manuscrit de 209 pages en la possession de Mme Rachel Cimon (Québec). C’est aux ANQ-Q, dans la collection famille Langevin (P-134) que se trouve la plus importante documentation concernant Langevin. Pour une liste détaillée d’autres dépôts d’archives, sources imprimées, journaux, études et périodiques qui contiennent des renseignements sur Langevin, on consultera notre ouvrage : Hector-Louis Langevin : un Père de la Confédération canadienne (1826–1906) (Québec, 1969).  [a. d.]

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Andrée Désilets, « LANGEVIN, sir HECTOR-LOUIS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/langevin_hector_louis_13F.html.

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Auteur de l'article:   Andrée Désilets
Titre de l'article:   LANGEVIN, sir HECTOR-LOUIS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   20 août 2014